Nous vous proposons de relire deux articles du journal La Croix du 3 octobre 1967, relatant en détails la première journée de la télévision en couleurs en France le dimanche 1er octobre 1967 écrit par René-Roger…

Le rideau s’est levé dimanche après-midi sur cette « première » tant attendue, la télévision en couleur.

Cela semble parti et bien parti, puisque, disons-le tout de suite, ce fut un succès complet tant sur le plan technique que sur celui de la curiosité populaire. On n’avait jamais vu tant de monde dans les locaux de la maison de l’O.R.T.F. où huit récepteurs étaient installés à l’attention du public.

Le coup d’envoi officiel fut donné par MM. Gorse, ministre de l’information, J – B. Dupont, directeur général de l’O.R.T.F., C. Mercier, directeur de la technique et de l’exploitation de la Maison et Biasini, tout nouveau directeur de la télévision.

Aussitôt après cette quadruple introduction, on assistait à un exploit peu ordinaire. Je vois la difficulté, l’O.R.T.F. n’hésitait pas à affronter l’Eurovision avec un reportage en direct de Biscarrosse, intitulé Arc-en-ciel. Tous ceux qui se sont rendu compte de la fragilité des réglages exigés par la couleur applaudiront à cette témérité consistant à transformer un avion en studio chargé d’envoyer des images en plein vol alors qu’il est déjà si délicat de le faire d’un studio situé à terre. Les images du cameraman J. Dubourg prises en pleine descente libre, parachute fermé, étaient exceptionnelles et le reportage au sol d’une très bonne qualité technique.

Après le film l’Eau vive, les émissions se succédèrent. Qu’il s’agisse du Chevalier tempête, si bien incarné par Robert Etcheverry, du très beau documentaire sur Moscou (qui nous permit de constater que M. Gorse s’exprime avec aisance en russe et que M. Zorine, ambassadeur de l’URSS, parle fort bien français), ou enfin des émissions de la soirée avec, notamment un remarquable jeu de couleurs sur Paris et la présence de Marcel Amont, dont le talent supporte bien les fantaisies colorées de JC. Averty, toutes ces réalisations et celles que j’oublie formaient un programme de choix, suivi peut-être en famille par quelques privilégiés qui ont eu la chance de « toucher » leur récepteur à temps, mais aussi par des milliers de paires d’yeux venues en curieux voir ces images à la maison de l’O.R.T.F.

L’heure n’est pas à la critique. Il faut laisser le temps aux techniciens de maîtriser l’art de manier la couleur et celui de l’éclairer aussi. Mais je gage que ces milliers de paires d’yeux qui ont vu « ces vraies images de la vie » auront beaucoup de mal à se contenter ensuite à du noir et blanc qui pourtant les satisfaisait hier.

En conclusion, je reprendrai la phrase de Léonard de Vinci cité par M. Gorse : « L’œil se trompe moins que l’esprit », souhaitant comme lui que le vif intérêt porté par tous ces visiteurs du dimanche se traduisent par de nombreuses commandes de récepteurs ce qui permettrait petit à petit de réduire leur prix.

TV : Couleur à tout prix

(La Croix du 4 octobre 1967)

Par Roger Alexandre

Dimanche, sur la deuxième chaîne de la télévision française, il s’est passé une petite chose toute simple : le sourire de la speakerine est devenu rose, verte l’herbe et bleu le ciel… La France, à son tour, « envoyait les couleurs ». Mais pour assister à l’événement, – car la « petite chose toute simple » représente en réalité une jolie somme de prouesse, – guère de monde : un millier de postes seulement, estime-t-on, ont reçu en couleur ses émissions historiques.

Et personne ne s’attend à un accroissement rapide du nombre de ces privilégiés. Tous ceux qui rêvaient, pour leur dimanche après-midi, de voir la vie en rose, ont déchanté en apprenant le prix des nouveaux postes : 5 000 francs au minimum.

Les 5 000 francs font beaucoup parler d’eux, sur les plates-formes d’autobus et au comptoir des cafés, de Lille à Marseille. Les personnes bien informées les comparent au prix d’un téléviseur en Allemagne (la moitié). On accuse vrac le gouvernement, les industriels, les commerçants, l’O.R.T.F. et le procédé lui-même.

Tout d’abord, une constatation : même très répandu, Secam ou Pal, la télévision en couleur coûtera toujours plus cher que la télévision en noir et blanc, exactement comme un livre d’images en couleurs coûte plus cher qu’un livre sans couleurs. La technique en est plus évoluée. À combien peut-on estimer la différence ? En se référant aux expériences étrangères, le prix « couleur » représente environ deux fois et demi le prix « noir et blanc ».

Voilà qui nous amène en effet au prix des récepteurs couleur en Allemagne : aux environs de 2 500 à 3 000 F. Il reste à découvrir d’où proviennent les 2 000 francs supplémentaires qui grèvent les prix français.

Première différence : les taxes. Le poste de télévision est un produit de luxe. Le taux de TVA qui lui est appliquée s’élève à 25 % (trois fois plus qu’en Allemagne), ce qui représente à peu près 200 F.

Deuxième différence : les réseaux commerciaux. En Allemagne, chaque grande marque possède le sien, qui écoule ses produits en exclusivité. Mais elles imposent à chaque revendeur sa marge bénéficiaire. En France, au contraire, le commerçant, représentant plusieurs marques à la fois, fixe lui-même sa marge ; elle peut s’élever jusqu’à 33 %.

À ce stade, l’écart est largement creusé entre les prix allemands et les prix français. Même un discount comme la Fnac, à Paris, qui tourne avec une marge bénéficiaire de 10 % vend ses appareils 4 500 F.

Les prix de « l’oncle »

En effet, dès la sortie de la chaîne de fabrication, on enregistre déjà une différence de prix – moindre que les deux premières, il est vrai.

Les fabricants ont choisi d’offrir au public des postes à grand écran de 63 cm. Ce n’est pas un caprice, disent-ils. Les téléspectateurs américains, qui commencent à s’y connaître en matière de TV couleur, choisissent cette dimension dans 75 % des cas. Mais c’est évidemment plus cher qu’un écran de 49 cm.

Chaque poste couleur, en outre, en contient deux : il doit recevoir les deux chaînes qui, en France du moins, n’ont pas la même définition. Pour capter aussi bien le « 819 lignes » (noir et blanc) que le « 625 » (couleur et noir et blanc), il doit être bistandard, ce qui alourdit encore le prix de revient de 200 F. « Nous avons voulu fournir un poste complet, expliquent les fabricants. D’ailleurs, des sondages d’opinion préalables nous y ont poussés ».

Un seul homme a vu les choses d’une autre manière. Pour M. Sylvain Floirat, président de la CFT (compagnie française de télévision), qui est un peu « l’oncle de la couleur » puisqu’il accueille dans son équipe le père du Secam, Henri de France, il faut mener les choses rondement. Voilà pourquoi il produit aujourd’hui deux postes qui se limitent à la réception de la deuxième chaîne, mais ne coûteront respectivement que 3 750 F. (l’écran de 49 cm) et 4 250 francs (l’écran de 63 cm).

C’est encore beaucoup. M. Floirat, comme les autres industriels, doit subir les effets de la TVA et ceux de la marge prise par les commerçants. Il doit aussi payer plus cher que ses collègues allemands les composants qui entrent dans la fabrication de ses appareils. Et c’est ici que certains ne comprennent plus : « Les composants plus cher chez nous ? Mais la France possède pourtant une industrie puissante dans ce secteur ! ». C’est exact, les « grands » américains de la spécialité l’ont même choisi comme tête de pont en Europe. Mais c’est une industrie qui n’a pas encore atteint son plein développement ; il faut la protéger, acheter chez elle en acceptant ses prix parfois plus élevés qu’ailleurs sur certains produits. Les Allemands, ne possédant pas d’industrie analogue, non pas de scrupules à s’adresser au plus offrant, japonais ou autre.

Enfin, pour donner le coup d’envoi à la couleur, nos constructeurs se sont lancés dans une aventure qui comporte quelques risques.

Conquête paisible

Leurs chaînes de fabrication de postes noir et blanc, mises en place depuis longtemps et ne nécessitant plus que des investissements assez légers pour des améliorations secondaires, pourraient encore fonctionner longtemps et leur procurer de solides bénéfices. Contrairement au marché allemand et plus encore au marché anglais, le marché français de la télévision est en effet loin de la saturation : cinq ménages sur 10 possèdent leur récepteur, contre neuf en Grande-Bretagne et en Allemagne.

Or, au lieu de continuer la conquête paisible des 50 % « sans TV » et d’exploiter au maximum le noir et blanc, les voilà contraints de brusquer les choses.

En moins d’un an, « l’opération couleur » a été réalisée : c’est en janvier 1967, en effet, que paru au Journal Officiel la définition du Secam. Sans doute la couleur était-elle connue et même maîtrisée depuis plusieurs années. Mais autre chose est de construire tous ensemble une centaine de récepteurs expérimentaux et de mettre en place la production industrielle d’un nouveau produit : études à réaliser, chaînes à installer, hommes à former. (rien qu’au sein des réseaux commerciaux, il fallait assurer la formation de quelque 10 000 techniciens.)

Les investissements consentis ont donc été énormes et le prix de vente des appareils s’en ressent. Double avantage pour les constructeurs : d’une part, ils tireront plus de bénéfices de leur première vente qui aurait été réduite de toute façon, même avec un prix inférieur de 1 000 francs ; d’autre part, ils espèrent ainsi relancer la vente des postes entre « noir et blanc » auprès d’un public qui depuis deux ans a ralenti ses achats « en attendant la couleur ».

Ce n’est donc que dans quelques années, quand le marché du noir et blanc aura fait le plein, que la couleur connaîtra sa deuxième naissance et que l’on pourra compter sur une baisse substantielle des prix.

Du côté du gouvernement, d’abord, la baisse du taux de la TVA au 1er janvier prochain, de 25 à 20 %, est une chose acquise. Elle se traduira par une réduction du prix de vente de l’ordre de 150 F.

Du côté des commerçants, il ne semble pas qu’on puisse espérer les voir réduire leurs marges de façon importante. Pour eux aussi, l’aventure de la couleur a des risques : ils s’apprêtent notamment à devoir fournir plus de prestations de services d’après-vente que pour le noir et blanc.

Du côté des constructeurs enfin, il faut tenir compte de deux événements. Le premier : le choix du public. « Il appartient en définitive au public de guider maintenant l’industrie de la télévision dans le choix de ses options et de décider en fait des orientations à venir, vient de déclarer le délégué général du Syndicat des constructeurs. Il est dans l’ordre normal des choses que si la demande s’en fait sentir, l’industrie mette progressivement au point une gamme de récepteurs couleur plus simple ou à écran plus petit et par là même accessible à une clientèle de plus en plus large ».

Deuxième événement : certains prédisent dans cinq ou six mois à une offensive des constructeurs allemands. Mais là encore, pas de miracle : leurs téléviseurs devront présenter les mêmes caractéristiques techniques (Secam, bistandard, etc.) que les postes français seront assujettis au même taux de TVA et vendus dans les mêmes conditions. Si baisse il y a, elle ne peut être forte, d’autant plus que les ventes allemandes n’ont jamais été très importantes.

Pas une révolution

Au total, la couleur-pour-tous ce n’est donc pas pour demain. Et la date de l’après-demain coloré dépend elle-même de la réponse qui sera apportée à plusieurs questions : l’O.R.T.F. consacrera-t-elle à la couleur un temps hebdomadaire suffisant pour attirer la clientèle ? Aux USA, les ventes ont augmenté à peu près en fonction du nombre des heures couleur.

Les constructeurs pourront-ils éventuellement s’attaquer au marché étranger ? « Et, dit-on au gouvernement, pourquoi les Français ne feraient-ils pas du Pal aussi ? » Les industriels, cependant, hausse les épaules : ils ont assez de problèmes à résoudre pour alimenter le réseau de distribution sur le marché intérieur. D’ailleurs, leurs exportations n’ont jamais été très élevées : 53 000 postes pour les 12 derniers mois.

Rien est encore bien clair. Une seule chose est sûre : voir Zitrone en couleurs, ne constitue pas une révolution pour les constructeurs. « Tout ça, ce n’est quand même que de la télévision en noir et blanc avec des crayons de couleur en plus, dit-on à la chambre syndicale. Rien n’est bouleversé. » Conclusion : « Nous croyons à la couleur, à terme. Dans quelques années, Elle nous ouvrira un marché intéressant. »

Peut-être sera-t-elle malgré tout pour la profession de l’électronique l’occasion de se reposer le problème de la taille de ses entreprises, car la comparaison avec les entreprises allemandes, par exemple, demeure inquiétante. Lorsque la bataille sera plus farouchement engagée, peut-être consentira-t-on à signer des accords de coopération ou de concentration.

Et n’était-ce pas une arrière-pensée du gouvernement, qui fit de la couleur « une affaire d’État » et sans qui la TV française ne serait encore que noir et blanche aujourd’hui ? Les pouvoirs publics suivent de près l’industrie de l’électronique : ils savent bien que beaucoup de constructeurs travaillent à la fois dans le secteur « grand public » et dans le secteur « professionnel », et que le premier contribue souvent à financer le second.

 

Il a 50 ans…Succès de la journée inaugurale en couleurs !
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13 septembre 201613 septembre 2016
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