SAMEDI 1er janvier 1983

12 h 45. L’année débute mal sur Antenne 2. L’édition spéciale du journal de la mi-journée presque intégralement consacrée à un entretien du président de la République avec quatre journalistes, en direct de Latché, sombre dans un lamentable fiasco. Principal responsable : Télédiffusion de France (T.d.f.). Cet organisme public doit réaliser la liaison image. Son personnel est sur place, mais le camion-grue de 43 m de haut loué à une société parisienne, et seul capable d’assurer la retransmission, élague les arbres à Nancy ! L’entreprise privée propriétaire de cet engin et qui s’appelle, comble d’ironie, La Prévoyante, reconnaîtra ses torts dans cette défection rocambolesque dans l’enchaînement des faits. Mais au-delà des carences de cette société prestataire de services, c’est surtout l’organisation de ces retransmissions en direct, l’état d’esprit et la bureaucratie régnant dans l’audiovisuel qui sont une fois de plus en cause.

Dans le journal d’Antenne 2, trois sociétés étaient parties prenantes. A.2 fournissait l’équipe, la S.f.p. les moyens techniques, et T.d.f. se chargeait de la diffusion. Le 15 décembre, la direction d’A.2 émet l’idée d’organiser son journal de 12 h 45 du 1er janvier en direct de Latché. Elle contacte l’Elysée qui semble intéressé. Elle prend aussitôt une option sur les moyens techniques. Le 21 décembre, François Mitterrand confirme officiellement son accord. Le lendemain, A.2 envoie un texte à la S.f.p. pour retenir les moyens techniques et à T.d.f. pour que cet établissement prenne ses dispositions afin d’assurer la liaison image. Le 23 décembre, une équipe d’A.2 va repérer les lieux à Latché. Le 24, une réunion technique rassemble des membres d’Antenne 2 et de la S.f.p. Un absent de marque : T.d.f. « Le rôle de T.d.f. se résume à une simple question de branchement pour permettre la liaison d’un point à un autre, il était donc inutile que cette société participe à notre réunion », explique Pierre Lescure, directeur de l’information d’A.2. Autrement dit, on coordonne l’action de deux sociétés sans s’occuper de la troisième. Comme par hasard, c’est de celle-ci qu’allaient provenir les défaillances ! « De toute façon, renchérit Lescure, T.d.f. est une société autonome comme nous qui a la même autorité. Nous n’avons pas à nous immiscer dans son organisation .» En vertu des grands principes d’autonomie et de non-ingérence, du 22 décembre au 1er janvier, A.2 n’établira aucun contact avec T.d.f. et ne prévoira aucun moyen technique de secours en cas d’accident de dernière minute. Une légèreté pour le moins coupable de la part d’un organisme qui est à l’origine de toute l’opération.

Jean Labouyri, responsable des réseaux mobiles du Sud-Ouest évoque l’affaire…

Le 1er janvier au matin, les personnels d’A.2, de la S.f.p. et de T.d.f. débarquent à Latché. Tout le monde attend le camion-grue qui doit être opérationnel à 10 h 30. A 10 h, coup de téléphone du directeur de La Prévoyante à l’Elysée : « Le camion est resté bloqué à Nancy. » L’Elysée prévient aussitôt Latché. Joseph Franceschi, secrétaire d’Etat à la Sécurité publique, invité par François Mitterrand pour le week-end dans les Landes, réquisitionne une grue de la gendarmerie de Bayonne. On se débrouille avec les moyens du bord. On pense limiter les dégâts. Y compris à Cognacq-Jay. « Initialement, je devais présenter l’actualité pendant quatre minutes et donner ensuite l’antenne à Latché pour trois quarts d’heure, explique Noël Mamère, le présentateur du journal. Ce n’est que lorsque je suis descendu sur le plateau qu’on m’a demandé de rester à l’image jusqu’à 13 h, car on attendait la grue de remplacement à 12 h 50. La rédaction d’A.2 s’est mobilisée pour retrouver des reportages. J’ai improvisé et nous avons passé des sujets déjà diffusés. » Bref, A.2 a bricolé un journal télévisé à grands coups de « remplissages ».

A 13 h 25, lorsque la liaison a pu être établie grâce à la grue de remplacement, Pierre Lescure annonce le report au lendemain de l’interview de François Mitterrand. « La qualité technique des images était trop mauvaise, nous ne pouvions pas continuer comme ça, cela aurait été grotesque », confirme le directeur de l’information de l’A.2. Grotesque. Le mot caractérise bien cette incapacité d’assurer un direct. A.2 et T.d.f. se renvoient la balle. « En tant qu’organisateur de l’émission, A.2 aurait dû se soucier davantage des questions techniques de diffusion », estime-t-on à T.d.f. Quant à Pierre Lescure, il accuse sans ambiguïté : « T.d.f. a fait preuve de légèreté notamment avec la société prestataire de services. D’autre part, nous n’avons pu joindre le responsable de permanence de T.d.f. qu’à 17 h. » Jacques Magne, responsable des relations extérieures à T.d.f. atténue ces critiques : « Depuis quatre ans que nous travaillons avec La Prévoyante, nous n’avons jamais eu de problèmes. D’autre part, il y a toujours un responsable de permanence à T.d.f. que l’on peut contacter toute la journée. Certes, il y a eu des négligences dans cette affaire qui vient au plus mauvais moment pour nous. » Depuis plusieurs mois, la situation est invivable à T.d.f. On attend le cahier des charges et un nouveau p.d.g. pour succéder à Maurice Rémy. Les bagarres de tutelles (T.d.f. doit passer sous le double contrôle des P.1.1. et du ministère de la Communication) ont empoisonné l’atmosphère.

Le président Mitterand en discussion avec les journalistes d’Antenne 2 à Latché

A l’horizon se profilent d’autres problèmes encore avec les nouvelles technologies. Le désarroi et l’exaspération ont gagné tout le personnel qui vit dans l’attente et l’incertitude. Dans ces conditions, la machine tourne à vide et risque d’être gagnée d’ici peu par la paralysie. D’où les négligences, le laxisme et l’absence de motivation. « Incontestablement, cette affaire va accentuer la crise », reconnaît Jacques Magne. Quant à Maurice Rémy, il a tiré la leçon de l’affaire en donnant dès mardi sa démission de p.d.g. Le conseil des ministres ayant dès le lendemain nommé deux nouveaux responsables sortis du « sérail » : François Schoeller, p.-d.g. et Pascal Machurel, directeur général. Manque de coordination, dilution des responsabilités, bureaucratie, au seuil de l’année 1983, le malaise de l’audiovisuel demeure vivace. Dans l’affaire du camion-grue fantôme de Latché, la thèse des carences semble l’emporter sur l’éventualité d’un sabotage politique. Mais les effets sont les mêmes. Et comme d’habitude le téléspectateur en fait les François Mitterrand à Latché avec les journalistes d’A.2.

Sources : Unité du 7 janvier 1983-BEDEI Jean-Pierre. INA

Histoire : L’affaire de la grue de Latché en 1983
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13 septembre 201613 septembre 2016
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